Entretien avec René Paquet (partie 1/2)

Bibliothèque et Archives du Canada, Gatineau (Quebec, Canada), (1er Mars 2010).

René Paquet travaille depuis plus de vingt cinq ans aux ‘Bibliothèque et Archives du Canada’1 implantées à Gatineau au Québec. Il a été responsable des archives électroniques ainsi que de la gestion des archives sonores et vidéo. Emanuel Lorrain (PACKED VZW) l'a rencontré pour savoir de quelle manière s'effectue la sauvegarde des contenus et la gestion de l'obsolescence des formats et des supports sur lesquels ils sont enregistrés. Cet entretien est divisé en deux parties : ‘Archivage et Numérisation’ puis ‘Gestion des équipements et de l'obsolescence’.

1ère partie : Archivage et Numérisation

Packed : Quelle est votre parcours et votre formation, comment en êtes vous arrivez à vous occuper des archives vidéo aux Bibliothèque et Archives du Canada ?

René Paquet : J'ai d'abord obtenu un diplôme en électronique puis un diplôme universitaire en informatique à l’Université du Québec à Hull. J’ai ensuite travaillé pour la Société Radio Canada et les Archives Nationales du Canada qui sont par la suite devenu Bibliothèque et Archives du Canada.


Packed : Quels types d'archives trouve-t-on ici ?

René Paquet : Il s'agit essentiellement d'archives canadiennes : de l'imagerie via satellite, des cartes, des manuscrits, des photographies, des livres, des peintures, des vidéos, des films, des documents audio, mais aussi des documents électroniques tels que des sites web ou des bases de données. Durant ma carrière, j'ai principalement travaillé dans le domaine des archives video, ce n'est que récemment que je me suis spécialisé dans la sauvegarde des documents électroniques.


Packed : L'intégralité des archives est-elle conservée dans ce bâtiment ?

René Paquet : Non, seulement en partie. Les archives sont réparties dans plusieurs lieux et auparavant nous possédions jusqu'à dix-sept édifices à dans la région d’Ottawa et de Gatineau. Ce nouvel édifice a été construit il y a douze ans avec des spécifications particulières : les laboratoires et l'entreposage des documents ont été combinés. L'édifice possède cinq étages et le cinquième étage abrite les laboratoires tandis que les autres étages sont des magasins. Le bâtiment est constitué de béton et de verre, car en cas de panne électrique, le béton garde la température constante, et les vitres de verre tout autour du bâtiment sont là pour contrôler l'humidité venant de l'extérieur. C'est en quelque sorte un édifice à l'intérieur d'un édifice. Il a été construit spécialement pour maximiser la conservation des archives. Il a été garanti pour cinq cent ans par l'architecte. Les matériaux qui ont servis à sa construction sont de la tôle, du ciment et du verre. À l'intérieur, les murs sont en mélanine pour éviter toutes poussières et la moquette est anti-statique. C'est un édifice qu'on peut qualifier d'intelligent, dans la mesure où si par exemple la température dans un dépôt change au-delà des paramètres requis pour la conservation des documents, alors un signal d'alarme est envoyé afin de réagir en conséquence.


C'est  en quelque sorte un édifice à l'intérieur d'un édifice.
"C'est en quelque sorte un édifice à l'intérieur d'un édifice."

Packed : D'où proviennent les archives vidéos que vous conservez?

René Paquet : La section AV – pour audiovisuelle – des Archives du Canada, conserve du film, des documents audio et de la vidéo. Il peut s'agir aussi bien d'archives de la télévision que d'archives d'origine privée. Nous archivons 3 à 4% de la production télévisuelle canadienne, et cela correspond à ce qui est considérée d'intérêt d'archive par les Archives du Canada. Ces 3 à 4% sont sélectionnés par des archivistes selon des critères de sélection pré-établis. Chaque acquisition de documents est documentée puis le document est envoyé ici pour la préservation. Dans les années 1980, nous étions les archives de Radio Canada et de CBC, mais dans les années 1990 ils ont développés leurs propres archives et elles ne sont dépôsés ici que pour certains programmes. Dans le secteur privé, cela concerne certaines chaines francophones et anglophones : Radio Canada et TVA. Du côté des chaînes privées anglophones, il y a Global CTV, ici aussi environ 3 à 4 % de la production. Cela correspond à une quarantaine d'heures d'enregistrement par semaine et cela concerne principalement des affaires publiques, des nouvelles ou des évènements spéciaux. Ce que nous ne conservons pas est conservé par les télévisions, les provinces et les municipalités, qui possèdent elles aussi leurs archives. Il y a environ deux ans, un projet à long terme pour rassembler toutes les archives à été lancé. Il s'agira de regrouper les Archives Nationales du Canada, les archives des provinces ainsi que les archives municipales.

Nous conservons aussi des millions de mètres de films qui pour le moment ne font pas encore l'objet d'un plan de migration. Tous les films subventionnés par le Canada doivent aussi avoir une copie déposée ici. Pour le moment on fait simplement des copies de préservation et des migrations de film à film vers du 35mm2 par exemple. Il s'agit de négatifs, d'interpositifs3, d'internegatifs4 ainsi que toutes les chutes que l'on conserve. Au niveau des formats, il y a du 8 mm5, du 16 mm6, du 28 mm7, et du 35 mm. Il y a beaucoup plus d’opérateurs qui travaillent pour nettoyer et transférer les films que pour la sauvegarde de la vidéo, mais c'est aussi parce que nous avons beaucoup plus d'archives sur film que sur vidéo. En tout, nous avons environ 520 000 heures d'enregistrements sur tous types de formats et de supports.


Packed : Sur quels supports recevez-vous les documents ?

René Paquet : Il peut s'agir de contenus captés directement par satellites dans le cadre d'accords avec les chaines de télévisions pour archiver certains signaux qu'ils émettent. Ensuite, nous pouvons recevoir tout type de bandes vidéo : du 2 pouce Quadruplex8, du 1 pouce C9, etc. Nous avons aussi du film télécinéma réalisé en Kinescope10 et même des enregistrements sonores sur fils de fer réalisés avec des wire recorder, qui étaient principalement utilisés par les communautés religieuses.

La salle de transfert principale.
La salle de transfert principale.


Packed : On peut lire sur le site de Bibliothèque et Archives du Canada que vous conservez des bandes tel que des open reel ½ pouce11 qui sont des formats non-professionnels. De quel types de documents s'agit-il ?

René Paquet : Il s’agit de bandes qui proviennent des ministères, des agences gouvernementales, des universités, ou encore des institutions de recherches. Un des exemples sur ½ pouce open reel de la nature très différentes des contenus conservés ici, est la captation vidéo de l'exposition de patients au rayons x.


Packed : En fonction de quels critères sont fait les transferts?

René Paquet : La sélection est faite selon plusieurs critères combinés : les échantillonnages et enquêtes réalisés sur les collections concernant la condition physique des bandes, le degré d'obsolescence technologique des formats et l'importance des contenus. Nous sommes juste au début de notre programme de migration qui a été mis en veille pendant plusieurs années pour des raisons à la fois budgétaires et politiques. Nous avons commencé par la migration des bandes D-212 il y a un peu plus d'un an, ce qui représente entre 3 000 et 5 000 bandes à transférer. Nous avons choisi de commencer par le D-2, parce que cela nous permettait de mettre plus facilement en place notre infrastructure informatique, au niveau du SDI13, des communications et des opérations. Car pour mettre en place l'infrastructure, il nous fallait un format qui soit relativement jeune et plus ou moins disponible. Même si le format D-2 est déjà obsolète, il était relativement simple de continuer à faire fonctionner les machines.


Packed : Dans quelles conditions climatiques sont conservées les bandes ?

René Paquet : Les vidéos sont conservées à une température de 18°C et avec une humidité relative de 40%.


Packed : Utilisez-vous des machines pour nettoyer les bandes ?

René Paquet : Nous utilisons des machines RTI14 pour les bandes 2 pouces, 1 pouces, 3/4 de pouce15 et Betacam16. Nous en avons aussi d’autres pour les bandes ½ open reel.

Une machine de nettoyage Elcon 2000P pour bandes 2 pouces.
Une machine de nettoyage Elcon 2000P pour bandes 2 pouces.


Packed : Est-ce que le nettoyage des bandes est suffisant lorsqu'elles posent problème ?

René Paquet : Non, pas toujours. Lors d'une veille que nous avons réalisée concernant les formats 3/4 de pouce, une collection a été détectée comme comportant des bandes des années 1970 très abîmées. Cela était très certainement lié à de mauvaises conditions d'entreposage avec une humidité et une température non contrôlées qui ont fini par modifier la formulation chimique de la bande. Sur ces bandes, l'oxyde se détache et les têtes de lecture deviennent sales très rapidement. Pour ces bandes, nous allons devoir mettre en place un moyen de faire du montage petit bout par petit bout en utilisant VirtualVTR17.


Packed : Avez-vous aussi des problèmes de sticky shed syndrome18 ?

René Paquet : Principalement avec les bandes audio. Les seules bandes vidéo qui sont concernées par ce phénomène sont les bandes ½ pouces open reel.


Packed : Quel traitement avez-vous utilisez pour les bandes de ½ pouce ?

René Paquet : On les chauffe, mais il y a de toute façon beaucoup d’oxyde de fer qui s’amasse sur les têtes, donc là aussi on les transfert morceau par morceau et ensuite on les assemble. Le four représente la dernière limite, et pour cela nous utilisons un protocole mis en place par le Canadian Conservation Institute19 qui est une agence de l’État. Quoiqu'il en soit, il est très peu probable que l’on réussisse à transférer une bobine en une seule fois.


Packed : Est-ce un problème d'hydrolyse ?

René Paquet : Oui, mais il y a aussi un problème d’équipement parce que chaque bande a probablement été enregistrée sur des équipements différents et pas nécessairement compatibles et il n’y a donc pas d’interopérabilité. À cette époque là, chaque machine avait une mécanique différente et ceci est un problème étant donné que les enregistrements vidéo étaient d'abord réalisés de manière mécanique. Il y a beaucoup d’ajustements à faire pour transférer ce type de bande, c'est très laborieux.


Packed : Quels autres types de problèmes avez-vous rencontré ?

René Paquet : Nous avons eu des problèmes de colle sur les bandes 2 pouces. À une époque, de la colle a été utilisée par 3M sur le côté des supports de ses bandes 2 pouces et cette colle avec les années, a migrée vers la bande. Il nous a fallu trouver des procédés pour les nettoyer et enlever la colle afin de pouvoir ensuite les reproduire. La technique la plus efficace s’est finalement révélée très manuelle, du fait de l'impossibilité d'utiliser une machine pour effectuer ce travail. Nous avons utilisé de l’alcool à 99 % et enlever la colle très délicatement avec un coton-tige.

Nous avons aussi eu des bandes qui ont subit une inondation, et qu’il a fallu nettoyer extensivement avant de pouvoir les migrer vers de nouvelles bandes, ou encore des bobines cassées, où le boitier de la bobine a dû être remplacé.

Pour certains formats difficiles, j’ai travaillé avec les compagnies Fuji et 3M, et une des solutions de 3M dans leur laboratoire était d‘ajouter un acide servant de lubrifiant sur la bande. Cependant, les résultats n’étaient pas vraiment meilleurs et parfois ils étaient même pires car le contact de la tête avec la bande lors de la lecture ne se faisait plus correctement.


Packed : Donc vous avez collaboré avec Fuji et 3M au niveau de la préservation ?

René Paquet : Oui, surtout avec 3M dans les années 1980 et 1990. Nous avions une entente parce que nous achetions beaucoup de produits 3M et que certaines de leurs bandes 1 pouce format C posaient de véritables problèmes. La collaboration avec leur laboratoire n’était pas directement financée par les archives, il s'agissait d'une entente entre nous et 3M.


Packed : Comment repérez-vous les bandes les plus à risque ?

René Paquet : Une de nos approches est de réaliser des enquêtes. C'est quelque chose que nous avons surtout fait pour les bandes de stockage informatique, mais qui peut aussi être utilisé pour les autres types de bandes magnétiques. Sur dix bandes magnétiques possédant toutes un identifiant unique on en prend une au hasard, et on note quelles bandes ne peuvent pas être lues et quelles bandes ont des défauts qui peuvent être récupérés. On fini par en prendre une sur 50, puis une sur 100. Puis, grâce à l'identifiant on peut évaluer les bandes faisant partie d'un même lot.


Packed : Y a-t-il un dépôt pour mettre en quarantaine les bandes qui auraient de la moisissure ?

René Paquet : Oui, il y a un dépôt où les bandes sont manipulées avec des masques par des employés formés spécialement.


Packed : Quel format d'archivage utilisez-vous ?

René Paquet : il nous reste encore beaucoup de choses sur Digital Betacam20, mais nous sommes en période de migration vers un système totalement file-based où les archives seront intégralement conservées sous forme de fichier. Nous utilisons un encapsuleur MXF et le Motion JPEG2000 qui est un format avec une compression sans perte – Lossless – ce qui équivaut à peu près à 3:1 au niveau de la compression. L’infrastructure informatique n’étant pas encore finalisée, nous n'avons pas encore totalement abandonné la sauvegarde sur Digital Betacam, nous archivons en parallèle sous forme de fichier et sur bande vidéo en attendant que le système soit véritablement terminé. La bibliothèque de bandes LTO21 qui représente 1.2 petabytes est déjà en place, mais les procédures pour y archiver la vidéo sont encore en cours de développement.


Packed : Comment se déroule le processus de numérisation ?

René Paquet : Dans les dépôts, on conserve les documents vidéo sur Digital Betacam, sur bandes ¾ de pouce, Quadruplex, D-2, etc. Il y a aussi la réception satellite des chaines de télé qui elle est directement encodée en MJPEG 200022 dans un conteneur MXF23. Lors de la numérisation deux copies de haute résolution en MJPEG 2000 à 50 mégabit/sec sont créées. L'une des deux va dans la bibliothèque de bandes LTO à laquelle on pourra accéder grâce au robot/lecteur LTO, et l'autre copie va dans les magasins de stockage physique à une température et une humidité contrôlée. On utilise une infrastructure SDI qui sera par la suite remplacée par de la fibre optique. Tous les signaux provenant des machines 2 pouces, AVR-1, AVR-2, helical, etc. sont converti en SDI. Les machines sont modifiées directement à cet effet et le signal est dirigé vers l’aiguilleur. Pour l'instant la vidéo circule à 270 Mega-bits/seconde et on utilise du LTO-4. Nos encodeurs sont en NTSC et enregistrent en 10 bits au lieu de 8 bits, parce que ça ne prend pas beaucoup plus de place et que les prochaines générations d'encodeurs seront probablement tous en 10 bits. Cela nous permet d'éviter d'avoir à transférer de 8 bits à 10 bits plus tard et d'avoir une perte potentielle pendant le processus.

Les serveurs de bandes LTO.
Les serveurs de bandes LTO.


Packed : Il y a donc une copie miroir des fichiers en haute résolution ?

René Paquet : Oui, il s’agit d’une copie identique à l'autre fichier mais qui possède un identifiant différent. Avant de sortir le fichier en MXF, un checksum est effectué afin de s'assurer que les deux copies soient identiques. Le checksum est créé à la source, et fait partie des métadonnées qui sont contenues dans le fichier XML. Il est aussi enregistré dans la base de données MISACS, et reste toujours avec le fichier, ce qui nous permet de contrôler à tout moment si quelque chose a changé.


Packed : Qu'est ce que la base de données MISACS ?

René Paquet :MISACS est une base de données développée par les archives du Canada et qui contient toutes les métadonnées sur les collections : films, vidéos, et enregistrements sonores.


Packed : Où se trouve géographiquement la copie miroir ?

René Paquet : Actuellement, elle se trouve dans les magasins du bâtiment qui sont équipés de murs de soixante centimètres de largeur environ. Le bâtiment lui même a été construit pour résister aux attaques nucléaires, excepté le cinquième étage. Avant cela, nous avions un entreposage à 90 km d’ici, mais les conditions d’entreposage y ont été défectueuses et la décision a été prise de tout ramener ici. Lors de veilles effectuées sur les bandes entreposées là-bas, nous avions dix fois plus d'erreurs de bit rate que pour les bandes entreposées ici. Dès lors, il était plus sûr de les conserver dans le même bâtiment que dans un entreposage éloigné où le risque de perdre des données était plus important. Lorsque les normes seront respectées dans cet autre lieu, les copies miroir y retourneront.


Packed : Des copies d'accès sont-elles aussi créées ?

René Paquet : Oui, au moment où la copie maîtresse est réalisée, une copie de consultation est créée au format H.26424 et est dirigée vers des disques durs pour être stockées. Pour faire cela nous avons fait appel à la société Samma25 qui utilise des multi-encodeurs qui peuvent encoder en plusieurs formats comme le MJPEG2000, le MPEG-2, ou encore en MOV, etc.


Packed : Les parties hardware et software du système ont été fournies par Samma Systems ?

René Paquet : Oui, c'est un système qui est aussi utilisé à la Bibliothèque du Congrès à Washington. Ils ont même des systèmes robotisés, qu’on devrait nous aussi prochainement avoir pour les ¾ de pouce.


Packed : Les fichiers comportent-ils du metatagging ?

René Paquet :Oui, et à l'avenir, on pourra indexer l'image grâce à du texte, pour qu'ensuite grâce à une recherche textuelle, on puisse positionner la vidéo sur l'image correspondante. Cela pourra aussi être réalisé grâce aux sous-titrages pour sourds et malentendants en indexant les sous-titres. Ceci est encore en développement, mais devrait permettre de grandement faciliter les recherches.


Packed : Est-ce que les archives vidéo seront aussi consultables sur le web ?

René Paquet : Oui mais ceci n'est pas encore d'actualité, car il reste encore à établir les protocoles et les formats qui seront utilisés pour le site Web.


Packed : Comment sont réalisés les contrôles de qualité ?

René Paquet : Le contrôle de qualité se fait de manière automatisée : nous développons actuellement une liste de 48 paramètres audio et vidéo qui sont observés durant l'analyse d'un signal. Lorsque le système détecte des anomalies, il les rapporte.


Packed : S'agit-il de paramètres qui étaient auparavant contrôlés par des opérateurs visuellement sur des moniteurs, des oscilloscopes, des vectorscopes, etc. ?

René Paquet : Oui et cela est beaucoup plus précis qu’un opérateur qui doit savoir par exemple combien de drop-outs il y a et indiquer à quel endroit ils se trouvent.

Pour le système actuel le contrôle de qualité vérifie les noirs, les drop-outs, la vidéo à l’entrée, si le RF est trop bas, l’audio, le servo-système, etc.


Packed : Y a-t-il d'autres étapes dans la numérisation des bandes ?

René Paquet : Oui, pour certaines émissions ou programmes qui ont une durée plus importante qu'une seule bande, et qui doivent être réparties sur deux ou trois bandes tel un film réparti sur plusieurs bobines. Dans ces cas là, nous les assemblons une fois qu'elles sont numérisées, et nous créons un gros fichier qui est ensuite renvoyé dans la chaîne pour être stocké sur LTO.


Packed : Est-ce que l'assemblage lui aussi est automatisé?

René Paquet : Non, on encode les bandes, puis on envoie cela dans un entreposage temporaire nommé staging consacré à cela, où un opérateur va venir faire l’assemblage puis le remettre dans la chaîne. Lorsqu’il le renvoie, un checksum est fait.


Packed : Est-ce que toute la procédure est inscrite dans le fichier XML qui accompagne le fichier vidéo ?

René Paquet : Oui, c'est un fichier XML qui contient de nombreuses informations, dont le type de conteneur, l'IDC, le numéro du fichier, le format, ou encore le checksum, le contrôle de qualité, l’historique du transfert, etc. Le fichier XML est nommé d'après l'identifiant du programme numérisé. Les métadonnées qu'il contient peuvent être très techniques, et sont utilisées surtout au niveau de la production, post-production, etc.

Le fichier XML d'une bande numérisée.
Le fichier XML d'une bande numérisée.

Packed : Avec du recul, est-ce que les bandes D-2 étaient un bon choix pour mettre en place et commencer le processus de numérisation ?

René Paquet : Oui. De plus, nous avons ainsi pu estimé approximativement le temps qu'il faut pour faire un fichier de préservation : 16 % sont consacrés au processing vidéo, mais cela varie aussi selon le type d’ordinateur utilisé, moi j'ai pris comme référence le System Samma qu'on utilise ; le contrôle de qualité auquel on consacre beaucoup de temps représente 31 % ; les contrôles automatisés, représente 15 % du total tandis que le reste comprend le voyage des données d’un serveur à un autre, ce qui nécessite un grand nombre de comparaisons du checksum. Ensuite il y a le tape storage process, c'est à dire le stockage sur bande et la mise en ligne dans la base de données. Qu'il s'agisse d'une bande D-2, U-matic ou Quadruplex, la structure des dossiers est toujours la même, et il y aura toujours un MXF, un h.264 et un XML qui seront créés et archivés.


Packed : Comment a été choisi le format MJPEG 2000 pour la préservation ? Avez-vous regardé ce que d'autres archives avaient choisi comme format ?

René Paquet : On a regardé ce que d'autres institutions avaient choisi mais aussi évalué ce qui était le plus intéressant pour nos archives à long terme et pour leur entreposage. Cependant le choix du MJPEG 2000 comporte certains inconvénients : à l'heure actuelle, il n’est pas très populaire et l'offre d'outils lorsque l'on veut faire du montage par exemple est très limitée. Cependant cela se développera d'ici peu. Avant le MJPEG 2000, on a aussi étudié l’utilisation du MPEG-2, 4:2:2, mais il y avait une perte au niveau de la chrominance. Donc entre un format où il y avait de la perte et un format où il n’y en avait pas, on a choisi un format sans pertes. La compression sans perte est un compromis, et si on le pouvait on aurait utilisé des fichiers non-compressés. Mais le choix de la compression est aussi un choix économique : toutes ces heures d'enregistrements nécessitent beaucoup de LTO, beaucoup de disques durs, de systèmes informatiques et de serveurs haute performance pour pouvoir les stocker et les tracker.

Packed : Mais au début, vous aviez commencé en MPEG-2 ?

René Paquet : Oui. Pour l’archivage des vidéos, on a utilisé MPEG-2 à peu près pendant vingt ans décodé et mis sur Digital Betacam.


Packed : C’est au moment de passer au LTO, que vous avez choisi le MJPEG 2000 ?

René Paquet : Oui, cependant le LTO avait été utilisé avant ça, car je faisais partie du service informatique et j’utilisais LTO pour stocker toutes les données géomatiques et les bases de données du gouvernement fédéral. Avant le LTO il y a aussi eu le SDLT26, et avant ça encore le DLT27, le 8 mm backup format28, 4 mm29, les bandes 9 track bobine à bobine30. On a encore plusieurs milliers de ces bandes à transférer d'ailleurs. L'informatique a évoluée beaucoup plus vite au niveau de la migration que la vidéo, en partie parce que la migration informatique est plus critique. Si le LTO a été introduit, c'est parce que c’était le format le plus économique, le plus stable et le plus fiable, et parce que c’est un format ouvert, ou presque.


Packed : Justement, quelle est la relation entre les départements vidéo et celui de l'informatique ?

René Paquet : Il peut exister une certaine animosité entre les deux et un de mes projets a été de faire le lien entre eux afin d'opérer un rapprochement. Le problème est plus une question de culture et de formation. À un niveau gouvernemental, l'informatique n'est envisagée que comme des systèmes de bases de données et de bureautique. Or un système adapté pour de la bureautique n’est pas adapté au traitement de la vidéo.

L'informatique aime beaucoup contrôler, mais elle a un manque d’expertise dans le domaine des fichiers vidéo. C'est une relation qui cependant fonctionne relativement bien, mais il y a encore des conflits et des frictions au niveau de la gouvernance. Il ne s'agit pas de problèmes techniques, ce sont des problèmes de mentalité, qui s'arrangeront certainement avec les années.

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Notes

1Voir : http://www.collectionscanada.gc.ca
2Le format 35 mm est un standard de pellicule photographique d'une largeur de 35 millimètres, créé à l’origine pour le cinéma. Il reste relativement inchangé depuis son introduction en 1892 par William Dickson et Thomas Edison. Le défilement standard pour le cinéma est de quatre perforations par image, soit environ 53 images par mètre. Le 35 mm a été désigné comme standard international en 1909 et est resté de loin le format dominant, grâce au bon compromis offert entre la qualité de l'image capturée et le coût de la pellicule. L'omniprésence du 35 mm en fait le seul format de l'industrie du cinéma, argentique ou numérique, à pouvoir être projeté dans la quasi-totalité des cinémas du monde. (Source: Wikipedia)
3Un interpositif est un positif tiré d'un original couleur.
4Un internégatif est un négatif tiré d'un positif original. Copie noir et blanc ou couleur (sonore), tirée dans des conditions optimales d'étalonnage et à laquelle doivent être conformes les copies d'exploitation. (Source : Grand dictionnaire terminologique, Office québécois de la langue française).
5 Le 8 mm est un format de film de cinéma amateur lancé en 1932 par Kodak utilisant une pellicule de 8 mm de largeur (image 4,9 mm × 3,6 mm, soit un rapport de 1,36:1). En 1965, il évoluera en Super 8 en gardant la même largeur mais avec des perforations plus petites, donc une image agrandie de 36 %, de meilleure qualité, et surtout, beaucoup plus pratique de maniement. (Source : Wikipédia)
6La pellicule de 16 mm a été introduite par Eastman Kodak en 1923 comme une alternative amateur et bon marché au format conventionnel de 35 mm. 16 mm est en fait la largeur de la pellicule. D’abord destiné au marché amateur, l’industrie cinématographique l’a souvent considéré comme de qualité inférieure. Mais le 16 mm a été énormément utilisé par la télévision et l’est toujours par des auteurs de cinéma expérimental et d’autres artistes. Les principaux fabricants de pellicule de 16 mm aujourd’hui sont Kodak et Fujifilm.
7Le format 28 mm ou Pathé Kok fut créé en 1912 par Charles Pathé. Pellicule de 28 mm créée pour concurrencer le format 35 mm. Le Pathé Kok était en diacétate de cellulose, donc ininflammable, contrairement à la pellicule 35 mm en celluloïd. (Source Wikipédia)
8Le format vidéo 2 pouces quadruplex (aussi appelé 2" quad, ou simplement quad) était le premier format vidéo ayant un succès pratique et commercial. Il fut développé et mis sur le marché pour l'industrie de la télévision en 1956 par la société américaine Ampex.
9Le format 1 pouce de Type C est un format vidéo professionnel sur bobine qui fut co-développé et introduit par Ampex et Sony en 1976. Il remplaça le format qui dominait à l'époque à savoir le Quadruplex 2 pouces, du fait de sa plus petite taille et de la qualité vidéo légèrement supérieur des enregistreurs.
10Un enregistrement sur film d'une image vidéo diffusée sur un écran de télévision spécifiquement conçue à cet effet. Aussi appelé "Kine". C'était le seul moyen d'enregistrer des programmes TV (télévision) avant que la vidéo et les magnétophones ne soient inventés.
11Le 1/2” open-reel est un format vidéo analogique lancé et 1965. La bande 1/2” n’est pas contenue dans une cassette mais sur une bobine ouverte. Ces bandes ont été utilisées dans les premiers magnétoscopes portables et ont été largement utilisées par des artistes, des enseignants et des activistes. Pour résumer, il existe deux catégories de 1/2” open-reel : CV (Consumer Video/Commercial Video) et AV (EIAJ Type 1). Bien que les bandes paraissent identiques, les lecteurs ne sont pas compatibles.
12Le D-2 est un format professionnel de cassette vidéo numérique créé par Ampex et d'autres fabricants au sein d’un groupe de normalisation de la Society of Motion Picture et Television Engineers (SMPTE) et introduit lors de la convention NAB de 1988 (National Association of Broadcasters) comme une alternative à bas coûts au format D-1. Le format D-2 utilise une bande à particules métalliques de19 mm (¾ de pouce) logées dans trois tailles différentes de cassettes. L’Audio codé en PCM et le timecode sont également enregistrées sur la cassette. Bien que les bandes D-2 soient semblables en apparence au format D-1, les deux ne sont pas interchangeables. (Source : Wikipédia)
13Le SDI (Serial Digital Interface) est un ensemble d’interfaces vidéo définis par les normes de la SMPTE (Society of Motion Picture and Television Engineers).
14RTI est une entreprise américaine qui vend entre autre chose des machines pour nettoyer et évaluer les bandes vidéo de différents formats comme le 1 pouce ou l'U-matic. Voir : http://www.rtico.com/products1.html
15L' U-matic d ¾ e pouce est un format vidéo analogique qui fut développé à la fin des années 1960 par Sony et qui consistait en une bande de ¾ de pouce à l'intérieur d'une cassette. Son successeur sera le format Betacam analogique.
16Le Betacam est un format d'enregistrement vidéo professionnel sur bande magnétique développé par Sony à partir de 1982 et lancé en 1983. Les cassettes, dont la bande fait 1/2 Pouce de large, comme le VHS existent en deux tailles : S et L qui sont de deux couleurs différentes. C'est le premier format analogique professionnel permettant d'enregistrer de manière séparée les signaux de luminance et de chrominance.
17Logiciel de la compagnie anglaise Gallery. Voir : http://www.gallery.co.uk/index.html
18Le Sticky-Shed Syndrome est un phénomène qui touche le liant – qui fixe la couche d’oxyde de fer sur son support plastique – et qui entraîne sa dégradation jusqu’à un point où il ne possède plus assez d’adhérence et la couche d’oxyde de fer se détache alors durant de la lecture. Cette désolidarisation entraîne des défauts (drop out) du signal lu sur ces bandes vidéo.
19http://www.preservation.gc.ca/info/faq3-eng.asp
20Le Digital Betacam ou DigiBeta est une version numérique du format Betacam. Pendant très longtemps il a été considéré comme étant le format idéal pour les servies d’archivage des chaînes de télévision et pour des documents audiovisuels car il n’y a aucune perte de qualité générationnelle entre deux copies. Depuis qu’il devient apparent que les évolutions technologiques mèneront vers un archivage massif sans support physique, on prédit la disparition du digital Betacam en tant que format d’archivage.
21Le LTO est l'acronyme de Linear Tape-Open, un format ouvert développé à la fin des années 1990 pour le stockage des données sur bandes magnétiques. Il est vite devenu un standard et le format le plus utilisé pour conserver des données. La dernière version est le LTO-5 arrivé en 2008 avec 1,5 To de capacité et un débit à 140 Mo/s. Le LTO-6 prévoit d'avoir une capacité de 3,2 To et un débit 270 Mo/s.
22Le MJPEG 2000 ou Motion JPEG 2000 est la partie 3 de la norme de compression d’images JPEG 2000 et est une application à la vidéo. Le principe est très simple : chaque image de la vidéo est codée au format JPEG 2000. Une vidéo MJPEG 2000 est donc une simple concaténation d’images au format JPEG 2000, moyennant quelques modifications mineures sur les en-têtes.
23Le MXF (Material eXchange Format) est un format servant de « conteneur » ou d’« encapsuleur » à des contenus audio et vidéo numériques professionnels, défini par un ensemble de standards de la SMPTE. Le MXF peut comprendre plusieurs flux de données, codées au moyen d’un certain nombre de codecs et « encapsulé » dans des métadonnées qui en décrivent le contenu.
24H.264 est un codec de compresion vidéo numérique des images et vidéo haute définition à la norme MPEG-4, développé par le VCRG (Video Coding Experts Group) en partenariat avec le MPEG (Moving Picture Experts Group), aussi connu sous l'appellation AVC (Advanced Video Coding).
25Voir : http://www.fpdigital.com/
26Le Super DLT (SDLT) est une variante du DLT à plus haute.
27Technologie de bande magnétique qui utilise des cartouches d'un demi-pouce (1,27 cm) ayant une capacité de 10 à 70 Go. La technologie DLT a commencé à se répandre rapidement en 1995 et a largement été utilisée pour des réseaux locaux d'entreprises. (Source : Grand dictionnaire terminologique, Office québécois de la langue française.)
28Le 8 mm Backup Format est un format de bande magnétique de stockage de données utilisé dans les systèmes informatiques, lancée par Exabyte Corporation. Il est également connu sous le nom de Data8. De tels systèmes peuvent sauvegarder jusqu'à 40 Go de données selon la configuration. Les bandes utilisées sont mécaniquement les mêmes que les bandes utilisées dans le format 8 mm pour enregistreurs et caméscopes vidéo.
29René Paquet parle ici du Digital Data Storage (DDS), un format de stockage et de sauvegarde de données sur bande magnétique issu de la technologie Digital Audio Tape (DAT), initialement créé pour l'enregistrement audio. En 1989, Sony et Hewlett Packard ont défini le format DDS pour le stockage de données en utilisant des cartouches de bande DAT. Le DDS utilise une bande d'une largeur de 3,8 mm, à l'exception du dernier format, le DAT 160, qui utilise une bande de 8 mm de large.
30Le System/360 IBM, dévelloppé en 1964, a introduit ce qui est aujourd'hui généralement connu comme le 9 track tape (cassette à 9 pistes). Comme pour le format 7 track d’IBM qu'il a remplacé, la bande magnétique est de ½ pouce (12,65 mm) de large. (Source : Wikipédia)

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